Voir, 24 août 1995
Enfants du rock
La rumeur, de plus en plus insistante, avait de quoi inquiéter. De l'autre côté du globe, au pays des kangourous, les amateurs de rock et la populace en général se pâmaient pour Silverchair, un groupe d'adolescents qui se contentaient de recycler, riff pour riff, les plus grands succès de Pearl Jam. Lorsqu'on a enfin aperçu cette bande de jeunes clones, le malaise s'est accentué: en plus de posséder les cordes vocales d'Eddie Vedder, le chanteur Daniel Johns ressemblait à une version adolescente de Kurt Cobain. Le rêve de toutes les compagnies de disques et le cauchemar des amateurs de bon goût.
Avec une moyenne d'âge de quinze ans et demi, il n'est pas étonnant qu'on ait traité les membres de Silverchair de Menudo des années 90, ou de New Kids on The Block version grunge. Mais, au-delà de l'aspect novelty de la chose, un fait demeure: s'ils sont devenus du jour au lendemain le groupe le plus populaire d'Australie, c'est que les gars de Silverchair sont de sérieux rockers. Malgré les incontournables similitudes avec les groupes de la vague de Seattle, leur premier album, Frogstomp, renferme assez de talent brut pour qu'on puisse prédire à Silverchair un avenir radieux une fois l'effet de surprise dissipé.
«Notre prochain album risque d'être pas mal plus... expérimental, explique le batteur Ben Gillies après une pause qui suggère que le mot ne fait pas partie de son vocabulaire courant. C'est clair que Pearl Jam a influencé notre son parce qu'il est le premier groupe à nous avoir marqués; c'est un peu à cause d'eux qu'on a commencé à jouer de la musique, d'ailleurs. Aujourd'hui, on écoute des trucs beaucoup plus heavy, du genre Helmet, Rollins Band, Tool et Shellac, et forcément, nos nouvelles compositions vont plutôt dans ce sens, mais je crois qu'on n'a pas fini d'évoluer.»
Après une série interminable de réponses laconiques allant de «I don't know» à «I don't care», en passant par «Whatever», Ben Gillies finit par se dégeler lorsqu'on aborde ce qui semble être la seule chose au monde qui lui donne une frousse bleue: l'overexposure. En fait, ils ont tellement peur de devenir des stars, que dans leur pays natal les gars de Silverchair ont systématiquement refusé les entrevues que leur réclamaient à grands cris les plus importants magazines nationaux et les chaînes de télévision, pour se concentrer sur les fanzines et les petites publications.
«Tu sais, on a une vie ordinaire: on va à l'école, on fait nos devoirs, et les week-ends, on joue au pool, on traîne à la plage, et on jamme dans le garage. On veut à tout prix garder les pieds sur terre. Quand tu vas à l'école, c'est impossible d'avoir la grosse tête, sinon tu perds le respect de tout le monde, et tu deviens un trou de cul.» Pour ce qui est de garder la tête froide, Ben et ses amis ont pu compter sur les conseils de quelques-uns de leurs aînés. Sur la route durant le Big Day Out (l'équivalent australien du Lollapalooza), les gars de Silverchair ont eu l'occasion de fraterniser avec les membres d'Offspring, lesquels n'ont pas manqué de leur prodiguer quelques suggestions pour faire face au succès et aux pièges de l'industrie. «Ils étaient vraiment cool, se souvient Ben. Ils nous ont expliqué des trucs auxquels on n'aurait jamais pensé, et ils étaient toujours là lorsqu'on avait besoin de quelque chose. Leur attitude face au succès est exemplaire et on espère pouvoir suivre leurs traces.»
En attendant qu'ils se trouvent un son et une personnalité bien à eux, les gars de Silverchair sont en train de vivre l'une des expériences les plus difficiles qui soient: grandir en public. Pour le moment, la scène du Café Campus sied tout à fait à ce qui n'est, au fond, qu'un autre petit groupe grunge. Espérons seulement que d'ici deux ou trois ans, nous n'irons pas observer trois junkies désabusés à l'Auditorium de Verdun